
Antoine ou le Choix de l'Absolu ⸱ L'intégrale

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Antoine ou le Choix de l'Absolu ⸱ L'intégrale
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Antoine vivait dans un monde où les chemins semblaient tracés, mais au fond de son cœur, un appel profond l’invitait à choisir autrement. Depuis plusieurs années, il partageait sa vie avec Joséphine, une relation faite de douceur et de confort, mais qui, peu à peu, laissait place à une tension intérieure insoupçonnée. Chaque jour, il sentait ce tiraillement entre la sécurité d’un amour apaisant et l’inconnu d’un appel plus grand, celui de l’absolu.
Antoine s’était réveillé, ce matin-là, avec une fatigue sans bord. Pas la lassitude des jours chargés ou des nuits blanches, non : une fatigue plus ancienne, sans cause ni origine, comme une encre lentement versée dans l’eau claire du temps. Il avait fallu peu de temps à Joséphine pour comprendre, dans le silence de la cuisine, que ce serait une journée d’épaules basses et de mots retenus.
Il la regardait verser le café, dos courbé, dans son peignoir moelleux, les cheveux ramassés à la hâte. À l’intérieur, il aurait voulu s’enthousiasmer, inventer une raison de la serrer contre lui, mais tout en lui résistait, refluait vers une zone inaccessible, où la tendresse avait peur de s’abîmer. Pourtant, la veille encore, il avait promis une balade à la Butte-aux-Cailles, un déjeuner au soleil si le ciel le permettait. Mais ce matin, il savait qu’il n’irait nulle part.
— Tu as bien dormi ? demanda Joséphine, voix douce et usée, polie par l’habitude.
Il opina, mensonge de circonstance. La nuit l’avait giflé de rêves flottants, d’images sans suite où il était tour à tour nu, perdu, ou poursuivi par une meute de souvenirs à demi effacés. Il se souvenait seulement de la dernière scène : lui, debout sur le trottoir, le visage écrasé de pluie, incapable de rentrer chez lui.
Il fixa la table. Les miettes du petit-déjeuner de la veille étaient toujours là. Il songea à les balayer du revers de la main, mais il n’en fit rien. Laisser, parfois, semblait moins fatigant qu’agir. Joséphine non plus ne les avait pas vues, ou alors elle leur accordait la même indifférence fatiguée.
L’appartement était vaste, lumineux, beau sur le papier. Deux chambres, une salle de bains à l’italienne, des parquets anciens. Ils s’étaient offert ce luxe en troquant des années de vie modeste et de rêves ajournés. Au début, ils y avaient circulé comme dans un pays neuf, l’explorant pièce après pièce, s’amusant des échos, des fenêtres hautes, des cliquetis secrets dans la tuyauterie. Aujourd’hui, c’était un décor silencieux où chaque objet semblait attendre, guetter le dénouement.
Antoine suivit Joséphine du regard alors qu’elle disparaissait dans la salle de bains. Il entendit le cliquetis du flacon de parfum, l’eau qui coulait, le frottement d’une serviette contre la porcelaine. Il aurait pu, il le savait, la rejoindre, enlacer sa taille, feindre un élan. Mais il resta planté là, immobile, à se demander comment il avait pu, en si peu de temps, passer de l’ivresse au plomb.
Il sortit sur le balcon, appuya les avant-bras sur la rambarde glacée. La rue était vide, saturée d’une lumière pâle qui dissolvait tout relief. Il observa la ligne droite des immeubles, les feuilles mouillées qui luisaient sur le trottoir, la perfection lassante du décor. Au-dessus de lui, un fil d’étourneaux tournait en silence.
Il pensa à sa mère, qu’il appelait parfois en cachette pour ne rien dire. Elle avait cette façon de poser les questions sans écouter les réponses, comme si l’important était le mouvement même de l’interrogation, le lien tendu et relâché, jamais brisé. Il pensa aussi à ses amis, qu’il voyait de moins en moins. La plupart avaient déserté la ville, ou alors ils s’étaient déformés, soudés à leur nouvelle vie comme des arbres au tronc, et Antoine n’avait plus su où se greffer.
Joséphine le retrouva sur le balcon, une tasse de thé fumante dans la main.
— Tu es déjà dehors, constata-t-elle.
Elle ne chercha pas à le rejoindre, préférant la chaleur du seuil. Il lut dans ses yeux la prudence, la prémonition des journées muettes.
— Tu ne travailles pas, aujourd’hui ? demanda-t-elle.
— Non. J’ai posé mon après-midi.
Il espérait, en le disant, la surprendre, provoquer une réaction, même négative. Mais elle se contenta d’acquiescer, détournant le regard vers la rue. Ils restèrent ainsi, parallèles, chacun ancré à son point d’appui.
Le midi vint trop vite, avec son cortège de gestes automatiques : préparer des pâtes, râper le parmesan, mettre la table à deux, côte à côte, toujours du même côté, face à la fenêtre. Antoine s’observait agir comme s’il n’était plus là, délégué à la mécanique de la journée. Il riait parfois, d’un rire sec, qui ne résonnait pas. Joséphine faisait comme si elle ne remarquait rien, mais il sentait qu’elle notait tout, qu’elle stockait chaque silence dans une mémoire patiente.
Après le repas, Antoine proposa une promenade. Ils partirent sans but, déambulant dans les rues désertes du treizième arrondissement. La ville était suspendue entre deux saisons, ni vraiment froide ni déjà tiède. Par endroits, les magnolias s’essayaient à fleurir ; ailleurs, la pluie collait des pétales humides aux pare-brises.
Ils marchaient sans se toucher, écartés par une distance minuscule. Antoine observait les mains de Joséphine, qu’il avait tant aimées, leur façon de se fermer sur le sac, de ponctuer une phrase. Il se surprit à ne plus reconnaître la peau, l’odeur, la chaleur. Il avait envie de demander pardon, sans savoir à qui, ni pourquoi.
Ils s’arrêtèrent sur un banc. Les mots venaient, hésitants.
— Tu ne dis plus rien, ces temps-ci, remarqua Joséphine.
— Je réfléchis.
Elle attendit, mais la suite n’arriva pas.
— À quoi ?
Il faillit répondre : à tout ce que je ne suis pas, à tout ce que tu attends. Mais il ne voulait pas blesser, alors il inventa :
— À nous, je crois.
Elle sourit, un sourire tendre, mais fatigué.
— Je sais que tu n’aimes pas en parler. Mais il faudrait.
Il sentit sa gorge se serrer, comme chaque fois qu’il devait nommer la brèche. Il détourna la tête.
— Je ne sais pas par où commencer.
Elle posa une main sur son genou. Geste simple, mais il sentit la chaleur comme une brûlure.
— Dis-le, demanda-t-elle. Même si c’est difficile.
Il la regarda, et ce fut comme contempler une maison aimée dont on sait qu’on ne reviendra plus. Il chercha les mots, ne trouva que du flou. Il aurait voulu dire : il y a en moi un besoin d’air, de vide, quelque chose que je ne peux pas t’expliquer. Il aurait voulu dire : tu es parfaite, c’est moi qui suis défaillant. Mais les mots ne vinrent pas.
Ils rentrèrent, fourbus, chacun soulagé que l’autre n’ait pas insisté.
La soirée fut semblable à la veille, et à toutes celles d’avant. Antoine lut un livre sans le voir, écouta de la musique qu’il n’aimait plus. À l’heure du coucher, il observa Joséphine défaire ses cheveux, plier son pull, se glisser sous la couette. Il la rejoignit, hésitant, puis céda à l’épuisement. Dans la nuit, il rêva qu’il courait dans un couloir sans fin, poursuivi par une voix douce qui murmurait : « Reste, reste… »
Il se réveilla le lendemain, vidé, le corps ankylosé, mais une idée neuve plantée au fond de la poitrine : il devait partir. Il ne savait pas quand, ni comment, mais il sentait que c’était la seule issue. Pour Joséphine, pour lui, pour tout ce qu’ils avaient été.
Il observa la silhouette endormie à ses côtés, le front paisible, la bouche entrouverte. Il pensa : demain, peut-être, j’aurai le courage.
Et il referma les yeux, espérant que la lumière du matin laverait tout.
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